Comment m'est venue l'idée de créer mon premier modèle

 

C'était un lundi de février. Je m'en souviens parce qu'il faisait froid. Un froid qui n'existe plus, un froid polaire. Il neigeait à gras flocons. Paris était paralysée. Je travaillais alors pour une grande marque de chaussures créée par un monsieur disparu à présent. Non pas lors d'un tour de magie, non. Il était bel et bien mort, bien enterré, bien décomposé. Bien bien loin.

 

Nous étions quatre vendeuses dans cette boutique où je venais tous les jours. J'étais seule le lundi car il s'agissait plus d'une ouverture technique, de dépannage pour les éventuels clients que d'un vrai jour de commerce.

 

Je n'avais pas pour vocation de faire ma vie dans cet endroit mais mon patron me payait bien, était gentil, respectueux, il écoutait toujours mes idées, n'en retenait jamais aucune. Mais j'y étais bien, sereine, jamais bousculée, ou en concurrence avec les autres vendeuses.

 

J'avais 20 ans.

 

Planquée derrière mon comptoir à lire l'Ile aux Trésors de Stevenson, je ne m'attendais pas à voir débarquer la moindre âme. Même la plus damnée.

Pourtant, en plein milieu d'après-midi, alors qu'une tempête de neige venait de se lever, pénètra une jeune femme, grande, blonde, planquée derrière des verres fumés alors qu'il faisait presque nuit. Elle me dit à peine bonjour. Elle allait, venait, prenait les modèles en main, les reposait. Je voyais bien qu'elle était à la recherche de quelque chose en particulier mais ne voulant pas la froisser, je la laissais venir à moi.

 

- Tous vos modèles sont exposés ?

- Oui madame, pour la plupart. Il se peut qu'un modèle soit rangé car il ne reste plus qu'un exemplaire mais dans la très grande majorité nous avons tout devant vos yeux.

- Mais je ne trouve pas celui que je cherchais alors forcément, ça me tracasse. Et quand je suis tracassée, il n'arrive rien de bon.

- Je comprends tout à fait madame, mais ne vous en faites pas. Je suis là pour vous aider. Vous voyez. Est-ce qu’avec vos mots, vous pourriez me décrire le modèle en question. Ou mieux encore, me donner son nom si vous le connaissez ?

- Je peux vous dire une chose. Il est magnifique. Merveilleux. Je l'adore. Vous voyez ?

- Oui bien entendu, je vois bien. Mais le nom m'aiderait énormément.

- Oui, vous savez ce sont celles avec les ailes.

 

Et elle chuchota.

 

- Les Pétasses.

 

Mon patron était un être facétieux. Et au milieu de tous ces modèles, il avait trouvé le moyen d'en nommer un le modèle Pétasse. Non pas par offense, ou dans le but de choquer ou blesser mais comme un clin d'œil qu'il ferait lui, créateur de souliers, aux filles qu'il chausse. Du genre, je suis une pétasse, alors je me permets d'en faire un modèle. Et il faut bien avouer que cela l'amusait que les clientes arrivent dans la boutique en exigeant le modèle Pétasse.

Je riais intérieurement que cette jolie fille n'ose prononcer ce nom absurde et un peu trivial dont mon patron avait affublé cet escarpin au talon de 8 centimètres.

Le Pétasse faisait partie de la collection précédente. Mais nous l'avions réédité en janvier. Pourtant après quelques semaines, il ne nous en restait déjà plus. Plus ou presque car j'avais en mémoire qu'une couleur, une taille restait. Un 39 noir. Et par chance, c'est ce qu'elle souhaitait. Et la pointure était assurément la bonne. Elle en possédait déjà un exemplaire mais elle en voulait un autre. Car elle les adorait.

Je me souvins où je la trouverais. Pourtant nous avions beaucoup de stock et de réserves où les ranger. Mais je me souviens que je les avais rangées derrière notre comptoir où je jetais rapidement un coup d'œil, fière de moi. Pourtant, après avoir regardé de toute part, je ne trouvais pas ladite paire. Je me mis donc à fouiller toutes les réserves. Celle du fond, celle du premier étage, celle de l'entresol. Le tout en revenant à chaque fois vers la cliente en m'excusant de la faire patienter. Finalement, je dus me résoudre à me rendre au sous-sol. Car la paire apparaissait bien sur le système informatique. Elle était donc dans le magasin et je devais la trouver, c'était ma responsabilité. Et même si mon patron ne tenait pas un tableau du meilleur Employé du Mois, je tenais à mettre tout en oeuvre pour que ma cliente soit satisfaite.

 

Il y avait peu de chance que se trouva ma Pétasse au sous-sol purement et simplement parce que nous y gardions alors la collection été: les sandales, les nu-pieds. Et pourtant elle devait être là. J'avais scanné le reste du stock avec mon œil bionique et je n'avais pas réussi à mettre la main dessus. Elle était sûrement cachée ici, désireuse de ne jamais être adoptée, de rester avec son créateur. Alors je passai et repassai sur toutes les étiquettes à la recherche du Graal sans jamais le débusquer. Ni sur l'étagère du haut, du milieu, du bas, ni dans la salle de droite, ou de gauche. Dans un dernier élan de quasi-démence, je décidai d'ouvrir une porte à battants derrière laquelle dormait un amoncellement de papiers de compta et des effets personnels de mon patron. Il n'y avait clairement aucune chance que la paire en question se trouva ici. Mais je voulais aller au bout de ma logique et débusquer la facétieuse. Je déplaçai les cartons, les dossiers, les objets, ce fut comme tenter de sortir du temple maudit.

 

J'ai escaladé tous les obstacles face à moi à la recherche d'un miracle, j'ai rampé espérant trouver la boîte et revenir à la surface. Mais rien, rien, rien à part une trappe, que je n'avais jamais vue car c'était bien la première fois que je m'invitais si profondément dans cette réserve du sous-sol. Je savais bien que la cliente attendait mais j'étais extrêmement intriguée et je ne voyais pas sur quoi ouvrait cette trappe étant donné qu’au-delà, selon moi, il y avait, la rue, donc les égouts. Quelle ne fut donc pas ma surprise de découvrir une lumière blanche qui s’en échappait, d’une vivacité stupéfiante, stroboscopique. Et cette lumière si singulière m’appelait. Je ne l’ai pas entendue me nommer distinctement mais je sentis qu’elle voulait m’envelopper, m’absorber.

Je n'ai absolument pas tenté de fuir, je me suis laissée aller et je suis entrée toute entière dans la trappe, bien décidée à savoir quel type d'éclairage ils utilisaient pour réussir à produire une lumière aussi blanche, aussi parfaite. Le chemin était étroit, je dus pousser sur les talons pour arriver à progresser dans ce passage exigu mais il fallait que je sache coûte que coûte où cela menait et pourquoi j’avais ce sentiment si fort d’être appelée. Si j'avais les réserves de Leroy Merlin à côté des miennes ou si une drogue que j'avais consommée il y a des années était en train de réaliser un come-back stupéfiant. Et plus j'avançais, plus cela gagnait en intensité, plus je baignais dans la blancheur. C'était enivrant de ramper, bizarrement. Mais je tenais à atteindre cet étincellement et remonter à la surface, pas nécessairement avec la paire mais avec un super truc à raconter à ma cliente. A un moment donné, je ne sais plus lequel, j'ai perdu la notion du temps, la notion de repère aussi, la notion de moi-même et j'avançais vers un point lumineux qui ne cessait de s'éloigner. C'était frustrant et pourtant je ne pouvais m'empêcher d'avancer car plus rien n'existait alors que ce mystère qui ne cessait d'épaissir au fur et à mesure de ma progression. J'étais bien et plus j'avançais, plus je me sentais en confiance, baignée dans cette ambiance ouatée, comme si j'étais plongée dans un grand sac de coton.

La route commença à devenir tortueuse, il fallait monter, descendre dans ce qui ressemblait fort à un conduit d'air conditionné mais toujours, enveloppé d'un blanc parfait.

Même si le temps n'avait pas de prise sur ce drôle d'endroit, j’avais le sentiment d’y être depuis des heures à présent. J'étais en nage, mon t-shirt blanc ivoire, que le chanteur d'AC/DC m'avait tagué à l'encre noire, me collait à la peau. Puis cet environnement si singulier, si informe, commença à se structurer. Je ne sais pas si c'était le fruit d'hallucinations mais je commençais à distinguer des formes. Était-ce un trop plein de blanc que mes yeux n'étaient plus en mesure de supporter qui me faisaient croire à la construction en direct de figures qui, petit à petit, au gré de ma progression se précisaient. Ce ne fut pas tout de suite évident, et il fallut que je plisse les yeux, que je me concentre sur ce qui devenait de plus en plus évident.

Ce fut d'abord un talon que je distinguais. Un talon recourbé, assez vintage, très joli qui au fil de mon avancée, se surmonta d'une forme, effilée, d'une rare beauté. Tout ceci semblait loin comme accroché à un horizon inatteignable. Mais je devais savoir de quoi il retournait et quelle était la signification de ce message que je visualisais. Je redoublais d'effort et cela finit par payer.

Je vis alors face à moi se dessiner très nettement une boot.

Mais ce ne fut pas n'importe laquelle. Elle était différente de tout ce que j'avais connu ou vu. Elle était magistrale, phénoménale, un OVNI. Echancrée sur son côté extérieur, reproduisant le v de la victoire, cette low-boot scintillait de toute ses forces m'invitant à la rejoindre aussi vite que possible. J'ai poussé fort sur mes cuisses, mes pieds, m'aidant de mes bras et de mes mains afin de m'extirper d'ici, de sortir, d’aller vers la lumière.

Et si tout mon parcours dans ce passage fut exténuant, long, pénible, malgré sa conclusion exaltante, sa fin fut au contraire d'une limpidité folle. Je n'avais plus qu'à me laisser aller, comme sur un toboggan géant, en tendant les bras vers ce modèle, cette boot révolutionnaire qui deviendrait la Fifty-Five. Je glissais indéfiniment et je riais de tant d'émotions, ne sachant pas où cette agréable chute m'amènerait.

Là, exactement où mon aventure démarra, dans la cave, au sous-sol, de la trappe par laquelle j'étais entrée sauf que tout était inversé. Cette trappe précédemment au sol était maintenant au plafond et elle me recracha comme une pastille Valda au Wasabi. J'atterris violemment au sol, projetée, et la trappe me déversait dessus un liquide épais, transparent, semblable à une huile de massage. Mais en vérité, cela ressemblait plus favorablement à du placenta. Et j'eus l'impression d'être noyée dessous, la trappe en rejetant une tonne.

Quand cela prit fin, je me relevais et montais quatre à quatre les marches qui menaient vers la boutique pour découvrir qu'il faisait bien nuit et que l'on m'avait enfermée à l'intérieur.

 

 

Le lendemain, je donnais ma démission. J'aimais pourtant beaucoup mon patron, c'était un humain charmant. Cet étrange voyage, cette ultime expérience m'avaient empêchée de fermer l'oeil de la nuit car j'avais eu une vision. Et ce n'était pas seulement la vision d'une bottine non mais la vision qu'il était enfin temps pour moi de prendre la barre et de naviguer vers mon destin avec moi-même comme seule boussole, comme seule capitaine. On venait de m'accoucher une seconde fois. C'est ce qu'est la vie, une succession de renaissances.

 

 

EPILOGUE

Le jour où j’ouvris ma propre boutique à mon nom, je ne jugeai pas nécessaire de célébrer l’instant. Je suis plutôt profil-bas et il n’y eut donc aucune inauguration. Et alors que je m’apprêtai à fermer après une première journée réussie et pleine de promesse, un monsieur passa le seuil de la porte. Il était extrêmement élégant, en costume sombre, le visage caché par un chapeau. Je le reconnus instantanément lorsqu’il ôta son couvre-chef. Il avait vieilli bien entendu car quelques années étaient passées mais c’était bien lui. Mon patron. Qui, je ne sais comment, avait trouvé le moyen de me trouver et de savoir que j’avais ouvert aujourd’hui même ma propre marque. Il ne voulait pas me déranger et il était pressé, car il se rendait à l’Opéra Bastille. Mais sans un mot, il déposa une boîte de chaussures sur mon comptoir puis il disparut en prononçant un « à bientôt », bien peu convaincant. La boîte à chaussures était celle qui contenait cette paire que j’avais si désespérément cherchée quinze ans auparavant. Cette Pétasse.

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